La 2 CV et la tête de gondole
La 2 CV et la tête de gondole
Deux analogies pour remettre le logiciel libre à sa juste place
[à remplacer idéalement par une photo de Loïc avec 2 libristes dedans. Re-idéalement, une femme au volant avec le coude sur la portière et un passager]
C’est l’histoire de deux libristes au volant d’une 2 CV. La 2 CV, c’est ce véhicule populaire qui a pris son essor dans les années 50, dont la mécanique était simplissime. En cas de souci, on pouvait ouvrir le capot et, pour peu qu’on ait un peu d’appétence pour la mécanique et quelques connaissances , on pouvait identifier le problème et bien souvent le régler soi-même. On est loin de cette influenceuse qui n’ouvre pas la porte de sa Tesla pendant la mise à jour1. Elle avait « lu sur Google » que cela pouvait abîmer la voiture2.
Nos deux libristes sont donc derrière la ligne de départ d’une belle piste d’un circuit automobile. Notez bien qu’ils n’ont pas vraiment demandé à être là. Ils avaient plutôt prévu un pique-nique.
À côté de la 2 CV, en pole position elle aussi, une formule 1 avec tous les chevaux qui vont bien à l’intérieur. Cette voiture va être pilotée par un GAFAM quelconque, prenez celui que vous voulez. La piste a récemment et gracieusement été refaite par ce GAFAM : les pneus larges accrochent bien mieux, désormais, et les édiles venus voir la course ont le sourire aux lèvres, la piste toute neuve va profiter au territoire pour longtemps, cela a même eu un impact positif sur le chômage ces derniers temps.
Le feu va bientôt passer au vert. Le suspens n’est absolument pas à son comble. Même si vous n’avez jamais conduit ni 2 CV ni formule 1, vous savez déjà qui va gagner.
Pendant, la course, il y a quand même un moment tragi-comique : quand le passager libriste, voyant la formule 1 prendre ses distances, met une petite tape sympathique derrière la tête3 de la conductrice libriste en lui disant : « tu devrais conduire mieux et plus vite voyons ! ».
Fondu enchaîné.
Nous sommes maintenant dans un supermarché. Toutes les têtes de gondoles et les rayons à hauteur d'yeux sont garnis de produits GAFAM. On a obtenu une interview du directeur du magasin pour l’émission Libre à vous! sur radio Cause Commune (93.1). « Bonjour Monsieur le directeur. Ça va bien ? — Oui, ça va, et vous ? — Allons droit au but. En tant que libriste, la question suivante me taraude nuit et jour : pourquoi n’y a-t-il pas plus de logiciels libres proposés dans vos rayons ? — Ah, c’est assez facile de répondre. D’abord, les GAFAM m’offrent les rayons. Ils sont sympas. C’est normal de les remercier. Mais aussi, les logiciels libres sont souvent gratuits à l’usage. Ils prendraient de la place pour rien dans les rayons et ça diminuerait mon chiffre d’affaires. Mais surtout, l’argument le plus lourd, c’est que les produits des GAFAM sont ceux qui sont majoritairement demandés par les clients et les clientes. C’est pour cela qu’on les met en tête de gondole. — Et vous êtes sûr que ce n’est pas parce que vous les mettez en tête de gondole qu’ils sont demandés ? — Ne m’embrouillez pas avec vos œufs qui ont été pondus par une poule. Et on ne fait pas d’omelette sans feu et donc sans fumée ! — OK, merci d’avoir répondu à ma question. C’était votre envoyé spécial pour Libre à vous !, l’émission de l’April qui promeut et défend les libertés informatiques sur radio Cause Commune. À vous les studios. »
Que nous disent ces deux subtiles paraboles de la 2 CV et de la tête de gondole ?
Concernant la course en 2 CV, c’est d’abord cette nécessité de relativiser la responsabilité du logiciel libre : on entend régulièrement ce reproche d’une incapacité à être suffisamment bon et de ne pas être capable de réussir à trouver sa place. Cette virée en 2 CV veut rappeler le cadre dans lequel le logiciel libre évolue. C’est un cadre fixé par des puissances financières dont le pouvoir d’influence est largement sous-estimé4. Donc, arrêtons de nous (auto-)flageller : peut-on gagner une course à laquelle on n’a déjà pas envie de participer et où la majeure partie des paramètres sont déterminés par d’autres ? De petits pouvoirs impliquent de petites responsabilités5. Finalement, une des manières de regarder le Libre, c’est peut-être cette volonté d’ouvrir des voies alternatives. Elles seront toujours là pour le public qui prend conscience, au fil du temps, que le numérique des grandes plateformes est plus toxique qu’il n’y paraît pour notre société. Bref, malgré les injonctions à aller toujours plus vite, avec notre diversité, continuons ensemble et sereinement notre travail patient pour un numérique émancipateur.
Et la tête de gondole, que nous apprend-elle ? Elle pointe une tautologie souvent invoquée - « On ne fait que répondre aux besoins, aux demandes des personnes et des structures. Ce sont ces logiciels-là qui sont demandés » - par celui ou celle qui estime, voire affirme être dans une sorte de neutralité. Sauf qu’avec cette manière de penser, l’influence invisible, constante et puissante des GAFAM reste un impensé. Il y a une forme de lâcheté, une volonté de fermer les yeux sur ces mécanismes de domination. Mettre en évidence des structures6 qui gèrent ces présentoirs orientés et qui entretiennent la tautologie est une première étape. En tant que libriste, œuvrons pour faire de la place sur les têtes de gondole afin de rendre visibles les logiciels libres.
Elle y voyait sans doute aussi une belle occasion de faire le buzz.
Attention, c’est une parabole dans la parabole qui pointe une tendance régulièrement constatée dans le monde libriste (mais qu’on retrouve toujours dans d’autres univers militants) qui est celle de se tacler entre nous.
Lien vers Gafamnation
Au sens, pouvoir d’agir dans le contexte fixé par les grandes plateformes. Même si certains logiciels libres sont clés et qu’ils peuvent « porter une lourde responsabilité » dans certaines chaînes techniques
Ref Solidatech